L’Abbé le Fils

Joseph-Barnabé Saint-Sevin (L’Abbé le fils) est né dans une famille de musiciens. Son père et son oncle, tous deux violoncellistes de renom employés par l’Église, jouaient en chemise à col romain. Ils étaient surnommés L’Abbé l’ainé et L’Abbé le cadet. Joseph-Barnabé (1727-1803) fut donc naturellement baptisé L’Abbé le fils. Il étudia le violon avec son père et, dès l’âge de 11 ans, il fut remarqué par le grand violoniste Jean-Marie Leclair, alors qu’il auditionnait pour la Comédie Française. Leclair le prit comme élève. Musicien pétri de talent, Joseph-Barnabé fit rapidement ses classes et, à l’âge de 13 ans, il débuta au Concert Spirituel avec un autre élève de Leclair, le futur virtuose Pierre Gaviniès. Ils y jouèrent un duo de Leclair. À l’âge de 16 ans, L’Abbé s’était déjà fait une place à l’Académie Royale de Musique, l’orchestre de l’Opéra de Paris. Il fut d’ailleurs l’un des premiers musiciens à exécuter le concerto du Printemps de Vivaldi au Concert Spirituel, où il était fréquemment soliste. Il composa deux recueils de sonates pour violon ainsi qu’un certain nombre de duos pour deux violons (que l’on peut aussi jouer au par-dessus, ou même avec une combinaison de flûte ou hautbois et violon). Son oeuvre la plus connue est une méthode révolutionnaire, datant de 1761 : Principes du violon pour apprendre le doigté de cet instrument et les différens agrémens dont il est susceptible. On y trouve une pléthore d’informations pratiques et des exercices uniques en leur genre, dont un menuet composé entièrement en harmoniques.

Notre intérêt pour ces Principes réside surtout dans les deux Suites d’airs d’opéra pour deux violons, arrangées par ses soins, qui y sont incluses. Celles-ci constituent le thème central de cet enregistrement. L’Abbé était un expert de la musique d’opéra de son époque. Quand il publia ses Principes, il avait alors passé presque deux décennies à jouer pour l’orchestre de l’Opéra. Du reste, après avoir complété 20 ans de services à l’Opéra, il demanda sa retraite mais elle lui fut refusée à cause de son âge (il n’avait que 36 ans !). Même si son faible pour la musique de Jean-Philippe Rameau était connu de tous, L’Abbé n’a jamais indiqué d’où provenaient les morceaux de ces suites. Mais notre enquête de détective nous a permis de découvrir l’origine de nombreux mouvements. Et la plupart proviennent, en effet, des opéras de Rameau, notamment des morceaux de Zaïs, Platée, Les Indes Galantes, Pygmalion, Zoroastre et Dardanus. Soulignons au passage que l’Abbé conclut chacune des suites de duos avec une chaconne du fameux maître de viole de gambe, Antoine Forqueray.

Il existe, en France, de nombreux ouvrages de duos remontant à cette époque. L’Abbé était certainement familier des duos de son professeur Leclair, et connaissait très probablement ceux de son collègue Gaviniès. Louis Gabriel Guillemain et Michel Corette publièrent, eux aussi, leur propre ouvrage. Mais ce qui différentie celui de L’Abbé de ces autres ouvrages, c’est, encore une fois, l’utilisation d’airs d’opéra. Alors que ces derniers utilisent la suite ou la forme sonate de l’époque, appliquée à un ensemble instrumental à deux voix aigües, L’Abbé réduit la musique orchestrale en arrangement pour deux violons. Hautbois, flûtes, violoncelles, et autres instruments sont imités (sans la moindre indication). On trouve des textures harmoniques denses comme dans l’unique Sarabande, et d’autres plus simples, notamment dans le Duo. Ces duos sont arrangés brillamment ; de fait, L’Abbé n’était pas seulement doué pour le violon, mais aussi pour composer et enseigner. C’est un sous genre unique, à la fois de duos pour violon et de musique d’opéra française.

Martin Davids, 2016